aoc.media : Opinion
vendredi 13 février
Une piñata dénonce l’inculture des autorités
Par Christian Ruby
Fin janvier 2026, des étudiants de la Haute École des arts du Rhin réalisent une performance dans le cadre d’un travail sur le carnaval, et détruisent une piñata en forme de voiture de police de laquelle… lire plus
https://aoc.media/opinion/2026/02/12/une-pinata-denonce-linculture-des-autorites/?loggedin=true
Une piñata dénonce l’inculture des autorités
Par Christian Ruby
vendredi 13 février 2026
Culture Philosophe
Fin janvier 2026, des étudiants de la Haute École des arts du Rhin réalisent une performance dans le cadre d’un travail sur le carnaval, et détruisent une piñata en forme de voiture de police de laquelle s’échappent des feuilles reproduisant des informations sur les violences policières. Les réactions indignées d’élus ou du ministère de l’Intérieur portent sur la défense de la police. Retour au point de départ : quelles fins attribue-t-on à l’art contemporain ?
Résumé des faits : fin janvier 2026, vers 20h, à la Haute École des arts du Rhin (Mulhouse), dans l’espace dédié à l’apprentissage qu’est le hall de leur école, des étudiants réalisent une performance, résultat d’un travail pédagogique autour du thème du carnaval. Ce travail réunit plusieurs œuvres, dont personne ne parle d’ailleurs.
Seule la performance, vite isolée des autres travaux en forme de restitution publique des recherches durant le temps imparti, retient l’attention désormais des autorités, de la presse, du ministre de l’Intérieur. Elle réunit, outre les étudiants, des invités divers sur carton d’invitation, parmi lesquels des artistes bien sûr, mais aussi des amis et des personnalités locales, dont l’une des adjointes de la maire.
Précisons-le encore. Cette performance n’est pas parue dans un espace public. En mode fiction, elle ne touchait à aucun fruit défendu. Elle donnait à voir une piñata géante en voiture de police (figuration en mode « imitation », signes visibles, couleurs incontestables, forme globale de voiture), prise à partie par des étudiants aux yeux bandés, démolie ainsi qu’il en va des piñatas habituelles. D’elle découlent alors des tracts portant dénonciation des violences policières en général, incluant l’ICE de Donald Trump.
Art en outrage ou outrage de l’art
Les réactions les plus nombreuses, celles des élus en particulier, à cette performance sont « choquantes et stupides », affirme la philosophe Marie-José Mondzain, comme beaucoup d’autres et nous-mêmes, notamment en ce qu’elles assèchent tout débat possible en rapport avec l’adresse du travail et qu’elles s’affichent sous une forme particulière : « Celle de se croire autorisé à faire ce qu’on veut. » Ces réactions, qui concernent finalement peu l’ouvrage proposé comme objet de réflexion artistique au cours d’un travail collectif, consistent en un signalement négatif presque immédiat à la sous-préfecture du Haut-Rhin, une série d’indignations privées et publiques de la maire de Mulhouse et une multitude de messages sur Facebook et Instagram, quand ce ne sont pas des vidéos tronquées.
Ces réactions ne portent pas leur indignation sur la proposition et l’ensemble conçu par les étudiants. Elles portent immédiatement sur la défense de la police qui, en l’occurrence, n’est guère attaquée en tant que telle par eux. Leur contenu est assez homogène : outrage et désapprobation de la performance réduite à sa fin formelle (un rapport supposé à la police), menaces de suppression des subventions accordées à l’école, dénonciation de « l’idéologie qui gangrène[rait] une partie de nos institutions » (Bruno Retailleau), parfois insultes diverses, au nom de ce que l’art devrait être : un moyen au service de fins morales (de droite).
En un mot, elles partent dans tous les sens, sans s’occuper des ouvrages, sans ressortir pour autant à la notion de censure, puisque l’exposition a eu lieu.
Elles sont prises dans le seul jeu d’une scission radicale avec toute dimension artistique. La performance est lue littéralement – démolir une voiture de police – et de manière tronquée, sans allusion à la distance critique qui convient à un travail artistique et à la manière dont le travail pose un regard critique sur le monde. Le statut de cet ouvrage en école d’art n’est pas relevé ou est oblitéré, la négligence de la référence au cadre de l’école est entière, le rapport à l’art contemporain n’existe pas et d’une manière ou d’une autre, plainte est déployée à l’égard des négligences d’une soi-disant « surveillance » artistique, morale et politique donnée pour nécessaire envers les étudiants, laquelle aboutit à la convocation des personnels de coordination ou de direction des études devant le commissariat de police, à ce titre. D’ailleurs sans allusion non plus à leurs propres travaux d’artistes ou d’accompagnants.
Enfin, ces réactions font montre d’une particulière inculture, puisqu’elles laissent croire que cet ouvrage, qui relève de la fiction, constituerait une violence exercée directement contre des policiers, une sorte de combat de rue. Or nul policier n’a été agressé !
Et si le directeur de l’école a lui aussi été pris à partie, il a bien fait de refuser de prendre les sanctions que beaucoup lui réclament. Il a eu d’autant plus raison, que ces réactions sont « choquantes et stupides », au regard de la loi sur la liberté de création, en l’occurrence la loi n° 2016-925 du 7 juillet 2016 relative à « la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine », qui, remarquons-le, doit être appliquée par les autorités publiques, maires compris.
Pensées et échanges
Notons au passage, puisqu’il ne convient pas de se borner à interpréter l’ouvrage littéralement, que ces réactions en forme de « devoir-être » sont d’autant plus brutales que nous sommes en période électorale (les municipales), au temps de la performance ; cette période appelant semble-t-il sans nuance le plus grand nombre de condamnations et de jugements idéologiques possibles, afin de se faire valoir auprès d’un public choisi.
Cela étant, en demeurant critique vis-à-vis de ces réactions au nom d’une utilité morale de l’art, on se rend bien compte qu’il est indispensable de revenir pour l’énième fois sur les fins que l’on attribue à l’art contemporain, l’estime et la reconnaissance de ses pratiques, la connaissance des formations des étudiants et l’abord des lois. Car la question centrale de cette performance n’est pas la police en tant que telle, qui encore une fois n’a souffert de rien, mais la manière dont un travail artistique peut se révéler porteur de réactions incultes et décalées par les autorités qui sont censées garantir la liberté de création. C’est tout cela qui est en jeu dans le cas qui nous occupe ici.
Quant à l’ouvrage proposé, il est possible de l’aborder sous différents angles.
En effet, il ne serait pas vain de chercher dans l’histoire de l’art et dans les expositions d’art contemporain si de telles pratiques n’ont pas déjà existé, non pour diminuer l’importance de cette dernière, mais afin de renforcer une compréhension de ces gestes artistiques qui, en s’appuyant sur ce thème du carnaval, dont on connaît l’optique critique des normes, se sont concrétisés par des objets ou des actions publiques susceptibles d’interroger ces normes.
Il ne serait pas vain non plus de relever que certains traits usités dans les commentaires positifs sont ceux d’une situation ludique, relative effectivement au défouloir carnavalesque médiéval qui permet de crever un papier renvoyant par effigie à une personnalité quelconque (roi, évêque), voire une institution (Église, monarchie). Une telle situation serait cette fois concoctée par des étudiants en art, dans leur école, relativement à une institution.
Encore cela requiert-il trois commentaires.
D’une part parce que cela ne tient pas compte du statut de ce type de travail et du lieu de réalisation. S’il en avait été ainsi, les étudiants se seraient contentés de copier un instrument de la police, en en modifiant la destination. Ce qui n’est guère intéressant du point de vue artistique.
D’autre part, parce qu’un rapprochement avec les fêtes carnavalesques, s’il doit être envisagé, oblige à souligner que la critique des autorités, durant le Moyen Âge, dans ces fêtes, était suivie par ces mêmes autorités et non condamnée. Ce qui n’a pas été le cas.
Enfin, afin de réfléchir aussi de manière critique sur une valorisation du travail, ne peut-on être frappé de sa portée paradoxale potentielle s’il admet cet argument du défouloir carnavalesque, notamment relativement à la police. Car si tel est le cas, alors l’ouvrage aurait été créé en faveur de la police. En permettant au public ou aux étudiants de se défouler sur une représentation de la police, ils seraient revenus à « de bons sentiments » à son égard. Ils se seraient défoulés dans la soirée de vernissage afin de mieux se trouver apaisés et de reprendre une vie « normale » avec la police. Les étudiants auraient participé à un regard plus serein sur la police ! Il y a là un paradoxe : être soi-disant critique de la police afin de mieux revenir à elle, restée pourtant dans le même état.
Quel autre angle d’approche proposer que celui d’exercer un pouvoir modérateur sur la contestation policière ? Celui qui relie l’art à la critique sociale générale des sociétés violentes ? Certes, cet angle est plus large mais n’évite guère les paradoxes. Simultanément, il prend un autre risque, celui de donner aux arts une vocation sociale. Or, si cette vocation est loin d’être exclue, elle ne saurait être exclusive. Il convient sur ce plan de respecter la différence entre le rôle d’un objet directement didactique et d’un objet d’art.
Un dernier angle d’interprétation est encore plus élargi : tester la liberté d’exposition dans un cadre d’école d’art, nécessairement subventionnée. Mais là encore, si cet objectif a du sens, il reste limité et ne rend pas compte du travail artistique, de la formation étudiante et de l’objet même d’une école d’art, dans les conditions de ce qu’on appelle l’art contemporain et les lois contemporaines.
Or, l’art contemporain ne cesse de nous rapporter à la question centrale, celle du rapport de l’art au public, rapport qui ne saurait se confondre avec l’imposition d’une doctrine ou d’une conception du monde, qui ne saurait non plus induire tel ou tel comportement des spectateurs, mais qui déploie un type de liberté et de création propre à des démarches plastiques, ainsi que la possibilité d’échanges entre spectateurs. Ces travaux ouvrent donc à des débats sur notre temps et ses conceptions artistiques, voire de la formation artistique. Une conversation avec Marie-José Mondzain me fait retenir ce propos : dans une école d’art, la théâtralité festive de la fiction a lieu dans un espace non public où se joue l’apprentissage du croisement entre fiction et liberté à l’abri de tout contrôle normatif et policier des formes et des figures de la liberté.
Les violences exercées par les politiques à l’encontre de ce travail et de sa manière de s’adresser au public sont très éloignées de la culture dont chacun et chacune devrait se réclamer relativement aux arts et aux ouvrages d’étudiants en art.
Philosophe, Professeur, chargé de cours à l’ESAD-TALM site de Tours
à lire aussi dans l’édition du vendredi 13 février 2026
Les commentaires sont fermés.